Présenté devant les élus provinciaux, le programme de la Ville de Kinshasa exposé par le gouverneur Daniel Bumba, censé porter une vision environnementale et de développement durable, se révèle vague, ambigu et imprécis. Il se limite à une narration superficielle des réalités environnementales de la capitale congolaise, sans proposer de réponses structurées ni mesurables. Aujourd’hui, les résultats observés sur le terrain contredisent clairement le slogan « Kinshasa ezo bonga ». La réalité vécue par les Kinois est plutôt celle d’une ville qui lutte pour survivre : Kinshasa ezo bunda.
Une énumération de problèmes sans vision durable
Le programme identifie certes plusieurs problèmes majeurs de la ville, notamment : l’insalubrité généralisée, les érosions non maîtrisées, la déforestation et la disparition des espaces verts, la mauvaise gestion des eaux pluviales et usées, la pollution atmosphérique et la nuisance sonore, le manque de sensibilisation de la population aux questions d’assainissement, la faible capacité opérationnelle des services urbains ainsi que l’abandon des inspections en matière d’hygiène et d’assainissement.
Cependant, cette liste s’apparente davantage à une étude de préfaisabilité qu’à un véritable programme de développement durable. La notion de développement durable repose sur une approche intégrée combinant les dimensions économiques, écologique et sociale. Or, dans le programme présenté, ces trois piliers sont traités de manière isolée, sans cohérence ni articulation. Il en ressort soit une utilisation abusive du concept, soit une méconnaissance manifeste de son contenu scientifique.
Par ailleurs, aucun des problèmes évoqués n’est accompagné de données chiffrées actualisées, d’objectifs précis, ni de schémas opérationnels permettant d’évaluer les solutions envisagées.
Insalubrité : une absence criante de politique de gestion des déchets
Concernant l’insalubrité, le programme ne propose aucune véritable politique de gestion des déchets urbains. Il se contente d’énumérer quelques initiatives passées, sans analyser les causes profondes de leur échec.
La composition des déchets est mentionnée sans catégorisation préalable, rendant impossible l’identification des cycles de gestion (tri, collecte, transport, valorisation ou recyclage). Le chiffre de 12 000 tonnes de déchets avancé dans le programme est obsolète : il provient d’une publication de l’Union européenne datant de 2008 et ne reflète en rien la réalité de Kinshasa en 2024.
Plus grave encore, aucune place n’est accordée à l’éducation environnementale, pourtant pilier fondamental de l’assainissement durable. Assainir la ville commence par l’assainissement des comportements humains. Le programme ne précise ni la destination finale des déchets, ni les mécanismes de suivi et de contrôle. Il ne s’aligne sur aucune des dispositions pertinentes de la loi n°11/009 du 9 juillet 2011 portant principes fondamentaux relatifs à la protection de l’environnement, notamment ses articles 3, 56 à 61.
Érosions : confondre les causes et les conséquences
Sur la problématique des érosions, le programme se limite à citer quelques sites affectés, sans proposer de politique claire ni de moyens techniques et financiers pour y remédier. Il est scientifiquement inexact de parler de « lutte contre les érosions » sans s’attaquer d’abord à leurs causes : urbanisation anarchique, déforestation, mauvaise gestion des eaux pluviales et absence de planification urbaine.
Gestion des eaux : des données douteuses et une réalité alarmante
La section consacrée à l’eau s’appuie sur des affirmations présentées comme scientifiques, mais sans aucune référence crédible. L’exemple évoquant l’utilisation de trous dans les parcelles par 60 % des ménages ne reflète pas fidèlement la réalité actuelle de Kinshasa.
Il convient de rappeler que la ville est traversée par environ 34 rivières et bordée par le fleuve Congo. Toutes ces eaux sont gravement polluées par des déchets solides et liquides issus des activités urbaines. En l’absence d’une politique efficace de gestion des déchets, ces polluants se déversent dans le fleuve Congo, puis dans l’océan Atlantique, constituant une menace sérieuse pour les écosystèmes aquatiques et la santé humaine, non seulement en République démocratique du Congo, mais aussi à l’échelle régionale et mondiale.
Ces pratiques constituent une violation manifeste de la loi n°15/026 du 31 décembre 2015 relative à l’eau, notamment en ses articles 5, 19, 20 et 46.
Une vision sans issue pour Kinshasa
Au regard de ces constats, la ville de Kinshasa ne peut espérer un avenir durable si elle continue à s’appuyer sur une vision aussi floue et incohérente. À cette crise environnementale s’ajoute celle de la mobilité urbaine, marquée par des embouteillages chroniques dans une ville qui ne dispose ni de décharges de transit, ni de sites de traitement ou de destination finale des déchets.
Sans une refonte profonde de la vision, des priorités et des mécanismes de mise en œuvre, le slogan « Kinshasa ezo bonga » restera un simple discours politique, déconnecté de la réalité quotidienne des habitants d’une capitale qui, chaque jour, se bat pour survivre.
Serge GATA



15 Décembre 2025
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