Kinshasa – Capitale tentaculaire de la République démocratique du Congo, la ville-province de Kinshasa illustre aujourd’hui l’un des paradoxes majeurs des métropoles africaines : une croissance démographique fulgurante confrontée à une offre de transport public largement insuffisante, vétuste et désorganisée.
Chaque jour, des millions de Kinois vivent une mobilité marquée par l’incertitude, la surcharge et des pratiques souvent abusives.
Des pratiques décriées : « demi-terrain » et « solola bien »
Parmi les difficultés les plus dénoncées par les usagers figure le fractionnement arbitraire des itinéraires, communément appelé « demi-terrain ». Des conducteurs interrompent le trajet avant la destination annoncée, contraignant les passagers à payer une nouvelle course pour poursuivre leur route.
À cela s’ajoute le phénomène du « solola bien » (« négocions »), particulièrement répandu aux heures de pointe. Les tarifs officiels sont alors ignorés, et les passagers se voient imposer des prix doublés, voire triplés.
Selon plusieurs estimations locales, le budget transport peut représenter plus de 40 % du revenu mensuel moyen d’un ménage kinois, une charge considérable dans un contexte socio-économique déjà fragile.
Un parc automobile dominé par l’informel
Le paysage routier de la capitale est largement dominé par le secteur privé informel, notamment les minibus communément appelés « 207 », parfois surnommés « esprits de mort » en raison de leur état technique préoccupant, ainsi que les taxis-motos dits « Wewa ». Beaucoup de ces véhicules circulent sans contrôle technique rigoureux, exposant passagers et conducteurs à des risques accrus d’accidents.
Du côté du secteur public, la société TRANSCO tente de maintenir une offre régulière. Malgré des acquisitions périodiques de nouveaux bus, l’entreprise fait face à d’importantes contraintes logistiques : manque de pièces de rechange, difficultés d’approvisionnement en carburant et immobilisation d’une partie significative du parc roulant entre 2024 et 2025. Résultat : l’offre publique demeure très en deçà des besoins réels.
Embouteillages chroniques et voirie dégradée
Les principaux axes routiers, tels que le boulevard Lumumba, Kintambo Magasin ou encore la route de Matadi, sont saturés dès l’aube. Un trajet de dix kilomètres peut parfois excéder trois heures.
La dégradation avancée des routes secondaires, marquées par des nids-de-poule et des phénomènes d’érosion, concentre le trafic sur quelques grandes artères, accentuant la congestion. Par ailleurs, les chantiers de réhabilitation, bien que nécessaires, bloquent souvent des voies stratégiques sans dispositifs de déviation pleinement opérationnels.
Des mesures gouvernementales récentes
Face à cette situation, le gouvernement provincial, sous l’impulsion du gouverneur Daniel Bumba, a engagé début 2026 une série de mesures visant à restaurer l’ordre dans le secteur.
Parmi celles-ci figurent :
- Une nouvelle grille tarifaire officielle, fixant les prix par itinéraire entre 500 et 4 000 francs congolais selon la distance ;
- Le renforcement des contrôles relatifs aux permis de conduire, assurances et documents techniques ;
- Des sanctions financières sévères, allant de 50 à 100 dollars américains, pour les cas de « demi-terrain » ou de non-affichage des tarifs.
Ces opérations ont cependant entraîné, à court terme, une raréfaction des véhicules en circulation, plusieurs conducteurs non en règle préférant suspendre temporairement leurs activités.
Un impact social profond
Au-delà des chiffres, la crise du transport à Kinshasa a des conséquences humaines tangibles. Les travailleurs et élèves arrivent souvent à destination déjà épuisés, affectant leur productivité et leur performance scolaire.
La promiscuité dans les véhicules surchargés et l’attente prolongée aux arrêts favorisent également l’insécurité, notamment les vols à la tire et le harcèlement, touchant particulièrement les femmes.
Faute de moyens financiers ou de véhicules disponibles, des milliers de personnes parcourent quotidiennement de longues distances à pied, un phénomène localement désigné sous le terme de « kifuti ».
Vers une réforme structurelle indispensable
Si les mesures de régulation tarifaire constituent une réponse immédiate, de nombreux experts estiment que la solution durable réside dans un investissement massif dans des infrastructures de transport de masse, telles qu’un train urbain ou un tramway, ainsi que dans la réhabilitation approfondie du réseau routier secondaire.
Sans une réforme structurelle ambitieuse, la mobilité à Kinshasa risque de demeurer un facteur d’exclusion sociale et un frein majeur au développement économique de la capitale congolaise.
SERGE GATA



03 Mars 2026
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